
Par Cécile, 19/11/2002
Avez-vous déjà entendu parler d'Emergenza? Il s'agit d'un concours musical né en Italie en 1990, qui se déroule dans chaque grande ville européenne, dans des salles de concert reconnues.
Ce concours assez important, ouvert à toutes tendances musicales et aussi bien aux amateurs qu'aux professionnels, sera désormais aussi un chasseur de têtes, à partir de la saison 2002, pour la major Columbia Germany Sony.
Emergenza propose aux groupes participants de se produire dans de grandes salles, offre du matériel (guitares, micros, etc.) aux "meilleurs" musiciens, organise une tournée promotionnelle aux States pour les vainqueurs de la finale, et signale aux journalistes spécialisés les groupes considérés comme "les plus intéressants" du festival.
Ce concours bénéficie de l'appui de nombreux sponsors dans toutes les villes d'Europe, et prend du poids d'année en année. Il bénéficie aussi du soutien des principales radios des pays qui l'accueillent. Les chaînes de télévision nationales ou locales ont diffusé des reportages sur les groupes et sur le festival. Tout ceci est très alléchant pour les groupes qui désirent se faire connaître... et la publicité -plutôt tapageuse- de ce concours attire ainsi de nombreux participants, qui pensent ainsi avoir une chance de faire carrière s'ils remportent le concours. Logique vu l'importance de l'événement, non?
Que deviennent les groupes qui ont effectivement remporté la finale ? Franchement, en explorant sur le site d'Emergenza les listes de groupes ayant participé à la finale ou à la demi-finale des années précédentes, aucun nom ne m'est familier. J'ai également interrogé mon entourage à ce sujet (je fréquente de nombreux musiciens et travaille dans un studio d'enregistrement professionnel), et personne n'a pu me citer un seul nom de groupe participant. On peut en toute bonne foi se poser la question: qui, de l'événement ou des groupes, est réellement promotionné? Cela pousse à s'interroger plus avant sur ce concours...
La sélection des groupes se fait par un vote à main levée du public, et des "counters" sont chargés de compter les voix. Dans les modalités du concours, il est avancé que "ce système empêche tout favoritisme et exalte la transparence des résultats".
Un certain favoritisme est effectivement évité si le public est seul juge: on peut empêcher par là un sentiment d'iniquité, le piston et les pots-de-vin éventuels, souvent soupçonnés lorsqu'un jury est constitué d'un nombre limité de personnes du "milieu".
Mais le seul vote du public garantit-il pour autant l'objectivité voulue ?
J'ai eu par deux fois l'occasion d'assister à ces éliminatoires
: c'était à l'Ex-Voto il y a deux ans, puis au Botanique
cette année. J'ai pu y constater, entre autres, que contrairement
à ce qui est avancé, le vote à main levée
du public n'empêchait absolument pas le favoritisme, ni ne favorisait
la transparence des résultats, et même très loin
de là!
En effet, le public est amené à voter immédiatement
après la prestation de chaque groupe, ce qui entraîne
automatiquement le favoritisme par le copinage, puisque le public
qui vote à ce moment est essentiellement constitué des
copains/connaissances du groupe. Donc, plus un groupe amène
du monde, plus il a de chances d'être sélectionné,
CQFD! (Tiens, mais où étaient passés
les journalistes pendant ce temps-là ? Je n'en ai pas vu…).
Pour compter les voix, le counter se place sur la scène et compte très vite (et assez approximativement) le nombre de mains levées. Une fois cette formalité accomplie, le groupe suivant monte sur scène. Et c'est reparti pour un tour … avec un public différent: les "fans" du groupe précédent, ayant voté pour leur groupe favori, vont boire un verre ou quittent les lieux, ou au mieux restent mais ne voteront sans doute plus.
Il faudrait une bonne dose de naïveté pour croire
qu'une majorité du public pop/rock aurait un penchant pour
l'équité et le non-favoritisme, et résisterait
à l'envie de valoriser leur groupe fétiche au détriment
des autres.
Y résisteriez-vous, oui vous, personnellement?
Tiens, je me demande comment se déroule la sélection des meilleurs musiciens qui doivent se voir remettre du matériel. Est-ce aussi un vote à main levée qui le détermine ?...
Mais Emergenza se veut surtout "…une occasion de divertissement et un événement dans le cadre duquel on peut exprimer ses idées dans la liberté la plus totale…".
Tout-à-fait louable, jusqu'à ce qu'on se penche de plus près sur le règlement : en effet, on peut y lire l'interdiction (sous peine d'être exclu du festival) pour les groupes d'être "…liés -même de façon indirecte et non officielle- à des organisations politiques ou militantes".
Ensuite, il est expressément "interdit d'utiliser
le festival pour lancer des messages politiques". L'argument
invoqué est, bien sûr, la sécurité des
spectacles.
Je ne puis que souligner la contradiction: elle porte sur la liberté
d'expression revendiquée par bien des groupes, les idées
véhiculées par certains ont souvent un caractère
politique, et ne sont pas pour autant un déclencheur d'émeute.
Ce qui pose aussi question, c'est la définition d'un message
politique d'après les rédacteurs de ce règlement
: des groupes comme Noir Désir, Fugazi ou même Sonic
Youth seraient-ils exclus de ce genre d'événement pour
leurs idées politiques?
Pour un festival aussi important, sponsorisé par de nombreuses grosses pointures telles que Radio Contact, Lesley's, Sennheiser, Mapex, la Fnac, etc., est-il vraiment défendable de demander aux participants une contribution de 60 euros lors de leur inscription ?
Les groupes peuvent aussi vendre des billets d'entrée à prix réduit en prévente (8.5 euros tout de même)... au bénéfice d'Emergenza, bien sûr.
Donc résumons-nous...
Emergenza propose aux musiciens de participer à un concours:
· dont l'équité vantée est pour le moins
discutable,
· dont l'intérêt pour les lauréats reste
à prouver,
· dans lequel toute véritable liberté d'expression
est de fait interdite,
· pour lequel la participation est payante de surcroît!
Ah oui mais: "la concurrence est rude de nos jours, monsieur",
'il faut beaucoup galérer pour se faire une place dans ce monde
cruel de la musique" où il y a "beaucoup d'appelés
et peu d'élus" si on veut devenir rock star "quand
on sera grand".
Ben tiens, comme c'est pratique pour se faire du fric en exploitant
les gogos avec un miroir aux alouettes... vieille recette qui fonctionne
apparemment toujours.
Ce genre de discours manipulateur, visant à mettre les musiciens en position d'infériorité par rapport aux organisateurs d'événements, qui peuvent ainsi les traire comme des vaches à lait en les convainquant que toute réussite passe par l'acceptation de règles de soumission à des pratiques présentées comme inévitables et "normales", est malheureusement en progression constante dans le monde du rock.
Cette manipulation est évidemment confortée par certaines organisations (sponsors et autres financiers) qui y voient une occasion de profit... mais aussi par les groupes qui s'imaginent que "c'est comme cela qu'il faut faire parce que les autres le font", et aussi par beaucoup d'artistes qui finissent par non seulement croire, mais même défendre, qu'il est normal de devoir payer, ou de faire les quatre volontés d'un organisateur d'événement, d'un label ou d'un financier pour pouvoir faire un malheureux concert qui leur aura été présenté comme "une chance à saisir" qui s'avèrera finalement n'être... qu'un chant de sirène.
Et la dignité alors?
Cécile